Une histoire romantique courte, entièrement fictive. Camille, 34 ans, et Adrien, 39 ans, se croisent dans une librairie un jeudi de pluie. Aucun personnage ne représente une personne réelle.
Le livre annoté
Camille avait prévu d’acheter une carte d’anniversaire et de rentrer. C’était une décision raisonnable, compatible avec le contenu de son réfrigérateur et l’état de ses chaussures. Puis la pluie avait redoublé. Elle s’était réfugiée entre les rayons de la librairie, près d’une petite table où les livres d’occasion se penchaient les uns contre les autres.
Un roman bleu dépassait de la pile. À la page quarante-sept, quelqu’un avait écrit au crayon : « Ici, elle aurait pu lui demander de rester. » Camille relut la phrase imprimée, puis la remarque. Elle trouvait les deux également discutables.
— Vous n’êtes pas d’accord ? demanda une voix derrière elle.
L’homme tenait deux tasses en carton. Il avait une écharpe mal nouée et cette expression embarrassée de quelqu’un qui vient de parler à une inconnue sans avoir prévu la suite.
— Avec le personnage ou avec la personne qui abîme les livres ?
— Pour la seconde accusation, je peux expliquer.
— Vous êtes donc le coupable.
Il s’appelait Adrien. Il avait déposé ce roman le matin même, avec une caisse de livres récupérée après son déménagement. L’annotation datait de dix ans. Il avait oublié son existence jusqu’à ce que Camille l’ouvre précisément à cette page.
— À vingt-neuf ans, je donnais beaucoup de conseils aux personnages, dit-il.
— Et maintenant ?
— J’essaie déjà de ne pas rater mon bus.
Une conversation qui déborde du cadre
La deuxième tasse était destinée à la libraire, qui surgit derrière le comptoir pour la récupérer. Camille s’était déjà raconté toute une histoire à propos de ce café supplémentaire. Elle sourit de sa propre vitesse, puis regarda la pluie pour reprendre contenance.
Adrien lui proposa de chercher la fin du roman, afin de vérifier si son commentaire avait été utile. Elle refusa : elle préférait encore laisser une chance au livre. Il approuva avec un sérieux disproportionné. Ils se retrouvèrent à discuter des fins ouvertes, des trains manqués et des gens qui disent « on se rappelle » sans le penser.
Camille parlait d’abord en phrases courtes. Depuis sa séparation, elle avait pris l’habitude de réserver ses histoires à ceux qui en connaissaient déjà les personnages. Expliquer sa vie lui paraissait fatigant. Adrien ne lui demandait pourtant ni bilan, ni justification. Quand elle mentionna un changement de travail, il voulut savoir ce qu’elle aimait dans ses nouvelles journées. La question la surprit agréablement.
— Le trajet à pied, répondit-elle. Et le fait d’avoir une fenêtre.
— Ce sont de très bonnes raisons.
— Ce n’est pas très ambitieux.
— Vous n’êtes pas obligée de faire une présentation devant un jury.
Elle rit franchement. Il ne chercha pas à remplir le silence qui suivit. Dans la boutique, une caisse tinta, quelqu’un secoua un parapluie, et Camille comprit qu’elle n’avait pas regardé son téléphone depuis un moment.
Adrien regarda sa montre. Cette fois, il devait vraiment partir. Il rangea son écharpe dans son manteau, la ressortit, renonça. Camille aurait voulu lui dire que cette maladresse lui plaisait. Elle demanda seulement s’il gardait d’autres livres pleins de commentaires.
Le rendez-vous choisi
— Quelques-uns. Je peux en apporter un autre, si vous avez envie de continuer cette conversation.
— Sans devoir défendre toutes mes opinions littéraires ?
— Deux au maximum.
Ils choisirent le samedi suivant, à quinze heures, au café d’en face. Un lieu, une heure, une proposition assez simple pour qu’elle n’ait pas à deviner s’il avait réellement envie de la revoir. Adrien lui tendit son téléphone pour qu’elle y inscrive son numéro, puis attendit qu’elle le lui rende. Le message arriva presque aussitôt : « Adrien, l’ancien commentateur de romans. »
Camille acheta le livre bleu. Avant de payer, elle demanda à la libraire si les annotations étaient comprises dans le prix. « Malheureusement », répondit celle-ci, sans lever les yeux. Adrien baissa la tête pour cacher son sourire.
Dehors, la pluie avait cessé. Ils marchèrent jusqu’au carrefour, assez lentement pour prolonger un trajet qui ne réclamait aucun effort. Au feu rouge, leurs épaules se touchèrent. Camille ne s’écarta pas. Adrien lui demanda s’il pouvait l’embrasser avant de partir. Elle répondit oui, surprise de trouver ce mot si facile à dire. Le baiser fut bref ; ce qui lui resta, en reprenant sa route, fut surtout le sourire qu’ils avaient échangé juste après.
Le vendredi, Camille faillit annuler. Elle trouva trois bonnes raisons : un dossier à terminer, une lessive en retard, la possibilité très crédible que le charme de la librairie ne survive pas à une table de café. Puis elle relut son message, qui ne réclamait rien. Elle décida de garder le rendez-vous, sans lui demander à l’avance de devenir autre chose.
La dernière phrase laissée ouverte
Le samedi, Adrien était arrivé avant elle. Il avait choisi une table près de la fenêtre, et posé un livre à côté de la carte. Camille aperçut deux marques de pluie sur son manteau. L’idée qu’il avait fait le trajet, lui aussi, calma quelque chose en elle.
— J’ai apporté un exemplaire sans annotation, annonça-t-il.
— Vous avez peur de vous compromettre ?
— Je peux encore changer d’avis.
Elle sortit le roman bleu de son sac. Un marque-page dépassait de la page quarante-sept. Sous l’ancienne remarque, elle avait ajouté au crayon : « Peut-être qu’il suffisait de proposer un café. »
Adrien lut, puis leva les yeux. Il souriait sans chercher une réponse brillante. Camille trouva cela reposant. Ils commandèrent, parlèrent du trajet, puis de la semaine. Leurs phrases perdaient peu à peu cette prudence particulière aux débuts. Elle n’aurait pas su raconter ce qu’ils allaient devenir. Pour une fois, cette absence de réponse ne lui donnait pas envie de refermer le livre.
Au moment de partir, elle laissa le marque-page entre les pages. Adrien demanda s’il pouvait emprunter le roman. Elle acquiesça.
— Vous me le rendrez quand ?
— Quand vous voudrez.
— Jeudi, alors.
Cette fois, ce fut elle qui choisit l’heure.
Pour prolonger la lecture, retrouvez nos récits romantiques et sensuels. Dans la vie réelle, les débuts se nourrissent aussi de ces petites attentions qui créent de la complicité.
